L’accessibilité pédagogique, une utopie ?

Alors… rêvons…

Rêvons que nous appartenons à une société idéale dont l’école constituerait la pierre angulaire. Dans l’école de nos rêves, dans un bâtiment lumineux mais sans chaleur excessive, nos élèves, tous différents, apprendraient parfaitement à leur rythme, tout en formant un groupe classe solidaire et bienveillant. L’enseignant exemplaire que nous sommes ne serait jamais fatigué ou excédé. Les élèves auraient tous des conditions de vie favorables à l’apprentissage, les repas à la cantine se prendraient dans une ambiance propice à la détente, le lien avec les parents serait étroit et confiant. Toutes les conditions optimales seraient réunies.

Dans ce cadre idyllique, quelle pourrait être la pédagogie idéale ? Une pédagogie permettant à chaque élève, à besoin éducatif particulier ou non, en situation de handicap ou non, de trouver sa place, et d’apprendre au sein du groupe…

Pour accueillir chacun au mieux sur le plan matériel, il apparaît évident dans une société accomplie que l’accessibilité des bâtiments est une nécessité : tous les services sont de plain-pied et si toutefois un obstacle était à franchir, un plan incliné serait proposé. Si vraiment l’obstacle était de taille importante – un étage ou plus, on utiliserait en dernier recours un ascenseur. Mais dans le bâtiment idéal, l’ascenseur n’existerait même pas…

Alors dans notre pédagogie idéale, utilisons cette métaphore architecturale ! Dans l’école de nos rêves, l’enseignant placerait tout le monde de plain-pied et supprimerait les obstacles venant perturber l’apprentissage. S’il était vraiment complexe de supprimer cet obstacle, il proposerait un plan incliné pédagogique, voire un ascenseur pédagogique…

Si la comparaison semble aisée, définir le plan incliné ou l’ascenseur pédagogique constitue parfois une tâche assez ardue pour les enseignants que nous sommes… Comment supprimer l’obstacle tout en restant dans l’objectif d’apprentissage… ? C’est justement là l’essence de l’accessibilité pédagogique… F. Duquesne-Belais1 définit ce concept d’accessibilité pédagogique de la manière suivante : ce n’est « ni une pédagogie spéciale pour certains, ni une pédagogie unique pour tous, ni une pédagogie complètement individualisée, mais une adaptation de chaque enseignant à chacun des élèves pour garantir l’accessibilité des savoirs ».

Cette accessibilité pédagogique parfaitement mise en œuvre aurait plusieurs corrélats.

Dans cette posture, l’élève en situation de handicap n’est plus considéré comme celui à qui il manque quelque chose, la vue, la marche ou la mémorisation, mais, sans nier sa déficience ou son trouble, comme un élève avec ses potentialités et ses richesses. Il s’agit à la fois de reconnaître ses contraintes de fonctionnement tout en le considérant en réelle capacité d’apprendre. En cela, il s’agit d’être suffisamment ambitieux pour l’élève et de lui proposer de vraies situations lui permettant de progresser.

Le rapport au savoir se trouve lui aussi modifié : l’enseignant n’est plus celui qui sait et qui enseigne un contenu disciplinaire avec un programme à boucler, mais celui qui invente un cadre innovant pour s’adapter à ses élèves et à leurs besoins. Dans ce nouveau rapport au savoir, l’enseignant peut exercer à plein sa liberté pédagogique.

Le rapport à son identité enseignante est lui aussi impactée par ce postulat d’accessibilité pédagogique. Au lieu de devoir surmonter un sentiment d’insécurité face au handicap et une impression diffuse de ne pas savoir enseigner, l’enseignant idéal a fait le deuil de l’uniformité des pratiques pédagogiques et a confiance en sa capacité à anticiper, prévoir et organiser son enseignement en fonction d’un élève qui apprend différemment des autres. Il sait que c’est à ce moment-là précis qu’il exerce pleinement son métier.

Cette accessibilité pédagogique vers laquelle nous pousse le législateur avec la mise en place de l’école inclusive, est en fait l’occasion pour nous enseignants de revisiter notre métier, notre rapport aux élèves, notre rapport au savoir. Emparons-nous dès aujourd’hui de cette occasion pour faire évoluer notre identité professionnelle et monter en compétences ! Croyons en nous pour relever ce défi et faisons de ce rêve une réalité ! Et au bout du chemin, au bout du rêve, au bout de la réalité, si dans chaque classe, l’enseignement devient pleinement accessible à chacun, c’est la circonscription ASH qui est amenée à disparaître in fine ! Chiche ?!

Charlotte RAMALHOSA-ROUX
CPC ASH

PS : Quel est le comble pour une conseillère pédagogique ASH ? D’écrire un texte vantant les mérites de la disparition de l’ASH… !

1. Duquesne-Belfais, INSHEA, Analyse de pratiques des enseignants et efficacité au regard de la scolarisation des élèves à BEP